[SIGNAUX FAIBLES]

Le retour des corps intermédiaires ?


4 octobre 2026

Depuis plusieurs semaines, les lycées français connaissent un mouvement d’une ampleur inhabituelle. Parti de mobilisations largement décentralisées, parfois organisées à travers WhatsApp, Telegram ou Snapchat, il s’est rapidement étendu autour de revendications portant sur les conditions d’enseignement, le manque de professeurs, l’état des établissements ou encore Parcoursup. Mais, parallèlement, certains blocages ont dégénéré : affrontements, dégradations, incendies, interventions policières, interpellations et blessures ont progressivement déplacé le centre de gravité du débat. Au risque de faire disparaître les revendications derrière les images de violence.

C’est précisément à cet endroit qu’un phénomène mérite d’être observé : le retour des intermédiaires.
Depuis plusieurs années, les formes traditionnelles de représentation semblent concurrencées par des mobilisations horizontales, spontanées, organisées directement sur les réseaux sociaux. Le mouvement lycéen n’échappe pas à cette évolution. Mais les événements de ces dernières semaines en montrent aussi la limite : lorsqu’un mouvement ne dispose plus d’interlocuteurs clairement identifiés, de règles partagées ou de capacité à organiser et sécuriser sa propre expression, comment préserver l’espace du débat ?

La réponse apportée par les différents acteurs est à ce titre révélatrice. Face aux violences, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, n’a pas seulement appelé au retour au calme. Il a rappelé l’existence des « cadres » permettant aux lycéens d’exprimer leurs revendications et défendu le recours aux « instances démocratiques ». Le 2 octobre, il a ainsi choisi de recevoir successivement les organisations syndicales représentatives des personnels, les associations de parents d’élèves, les organisations lycéennes — Renouveau lycéen, Les Lycéens ! et l’Union syndicale lycéenne — puis les élus du Conseil national de la vie lycéenne.
Ce dernier point est particulièrement intéressant. L’Éducation nationale possède en effet sa propre architecture de représentation : conseils des délégués pour la vie lycéenne dans les établissements, conseils académiques de la vie lycéenne à l’échelle des académies et Conseil national de la vie lycéenne auprès du ministre. À côté des organisations syndicales ou associatives existe donc déjà tout un système institutionnel destiné à faire remonter la parole des élèves.

Et le gouvernement s’en est effectivement ressaisi. Les conseils académiques de la vie lycéenne ont été réunis et les sujets remontés par leurs représentants ont servi à identifier cinq chantiers de travail confiés par le Premier ministre au gouvernement : continuité des cours, état des locaux, organisation des journées, Parcoursup et prise en compte de la parole lycéenne.

Mais le phénomène le plus intéressant s’est peut-être produit dans la rue.
Pour la journée de mobilisation du 6 octobre, la CGT a appelé ses structures à mettre leurs moyens à disposition des jeunes : ouverture des bourses du travail et des maisons du peuple pour leur permettre de se réunir, aide à l’organisation des manifestations, dépôt des déclarations en lien avec les organisations lycéennes et étudiantes et, surtout, sécurisation des mobilisations. Au lendemain de la manifestation, la confédération estimait que la présence de militants syndicaux et de parents avait contribué à protéger les jeunes et à garantir leur droit à manifester.

Indépendamment du jugement que l’on porte sur les positions défendues par les différentes organisations, le déplacement est intéressant. Le syndicat ne réapparaît plus seulement comme celui qui revendique. Il retrouve une fonction plus ancienne : organiser la conflictualité pour éviter qu’elle ne devienne violence.
Car une démocratie n’a pas seulement besoin que les désaccords puissent s’exprimer. Elle a besoin d’institutions capables de leur donner une forme. Un cortège organisé, des représentants identifiés, un service d’ordre, un interlocuteur avec lequel négocier un parcours ou déposer une déclaration, des lieux dans lesquels se réunir, des élus lycéens capables de faire remonter une revendication : tous ces dispositifs peuvent sembler très traditionnels face à la spontanéité des mobilisations numériques. Ils constituent pourtant autant de mécanismes de transformation de la colère en parole collective.

Les pouvoirs publics remplissent une autre fonction : garantir l’ordre public et la sécurité des personnes. Et la police elle-même rappelle que le maintien de l’ordre a aussi pour objet de permettre l’exercice de la liberté de manifester. Fait significatif, le Syndicat des commissaires de la police nationale a proposé, au cours de cette crise, d’engager un dialogue direct avec les organisations lycéennes afin d’expliquer les conditions d’intervention des forces de l’ordre et de mieux comprendre celles dans lesquelles les jeunes se mobilisent.
Il ne s’agit donc pas d’opposer ordre et contestation. La question devient celle de l’architecture permettant leur coexistence.

Nous avons beaucoup parlé ces dernières années de défiance envers les institutions, de désintermédiation politique et de démocratie directe. Les réseaux sociaux permettent à chacun de prendre la parole, de lancer un mot d’ordre et parfois de mobiliser des milliers de personnes sans organisation préalable.
Mais cette horizontalité rencontre une difficulté lorsqu’il faut durer, négocier, représenter, arbitrer ou simplement protéger une manifestation contre ceux qui voudraient la détourner.
Les événements de l’automne 2026 semblent alors faire réapparaître une fonction que l’on croyait parfois dépassée : celle des corps intermédiaires. Syndicats de salariés, organisations lycéennes et étudiantes, représentants élus, associations de parents : des acteurs très différents se retrouvent soudain investis d’une même fonction, celle de créer un espace intermédiaire entre l’individu et l’État, entre la colère et la décision, entre la rue et l’institution.

Ce retour ne signifie évidemment pas un retour express de la confiance dans les syndicats ni une remontée mécanique de la syndicalisation. Il est beaucoup plus discret que cela. Mais il révèle un besoin.
À mesure que notre espace public se fragmente, que les mobilisations deviennent plus rapides et plus horizontales et que la violence menace parfois de rendre le débat impossible, nous redécouvrons que la démocratie a besoin d’intermédiaires. Non pour empêcher le conflit. Mais précisément pour lui permettre d’exister sans détruire l’espace dans lequel il peut être débattu.
C’est peut-être cela, un signal (et une bonne nouvelle) : après des années de désintermédiation, le retour conscient d’un besoin de médiation.