La guerre se prépare. La société regarde ailleurs.
9 octobre 2026
Cette semaine, deux actualités françaises se sont déroulées simultanément. Deux événements sans lien direct, mais dont le rapprochement révèle peut-être l’une des fractures les plus préoccupantes du moment : le décalage croissant entre la perception citoyenne du risque de guerre et la réalité des préparatifs engagés pour y faire face.
D’un côté, les mobilisations lycéennes se poursuivaient dans plusieurs villes françaises. Manque de moyens, dégradation des conditions d’enseignement, inégalités, inquiétudes pour l’avenir : les revendications expriment des difficultés réelles, auxquelles les pouvoirs publics peinent à apporter des réponses satisfaisantes. Au milieu des pancartes, un slogan appelait à cesser de financer des missiles pour consacrer davantage de moyens à d’autres priorités publiques. Le débat est parfaitement légitime. La répartition de l’argent public est, par définition, un choix politique et collectif. Mais ce slogan dit peut-être aussi quelque chose du moment que nous traversons : alors que la question de la guerre change de nature dans les milieux militaires et stratégiques, elle reste encore largement appréhendée dans le débat public comme une dépense parmi d’autres, arbitrée à partir des urgences du présent.
Au même moment, à Toulon, les Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RSMed) réunissaient responsables militaires, diplomatiques, industriels et experts autour d’une tout autre réalité : celle d’un environnement stratégique qui se dégrade. L’évolution est rapide. Lors de l’édition précédente des RSMed, le terme de « létalité » était employé pour la première fois par les chefs militaires dans un contexte « grand public ». Il apparaissait encore avec une certaine précaution dans la communication militaire, comme si le vocabulaire de la guerre, dans ce qu’elle a de plus concret, commençait seulement à retrouver sa place. Un an plus tard, lors de ce même événement, le changement de registre est manifeste. Il ne s’agit plus seulement d’évoquer la létalité, mais de la mesurer, d’en analyser les mécanismes et d’en anticiper les conséquences. En Ukraine, on compte désormais les missiles lancés, l’accélération de leur emploi sur des périodes extrêmement courtes ou encore leur « kill cost ». L’emploi de certains systèmes s’est massifié en quelques mois. Les discussions portent sur les cadences de production, les stocks disponibles et la capacité des industries européennes à soutenir durablement un effort de guerre.
En un an, la létalité est ainsi passée d’un mot que l’on prononçait encore avec précaution dans un événement grand public à une réalité que l’on compte, que l’on modélise et autour de laquelle on organise désormais des capacités militaires et industrielles. Le chef d’état-major de la Marine, l’amiral Cluzel, a ainsi évoqué la nécessité de réfléchir à la protection et, potentiellement, à l’armement de navires de commerce. L’amiral Pierre Vandier, ancien chef d’état-major de la Marine et aujourd’hui commandant suprême allié Transformation de l’OTAN, interrogeait quant à lui la capacité à mobiliser beaucoup plus largement l’appareil productif, y compris au-delà des entreprises traditionnellement intégrées à la base industrielle et technologique de défense. Autrement dit, la préparation ne concerne plus seulement les armées et la BITD. Elle commence à poser la question de la mobilisation de l’ensemble de l’écosystème économique et industriel.
Les attaques hybrides, sous le seuil, se multiplient en Europe. Survols de drones à proximité de sites sensibles, cyberattaques, sabotages, opérations d’influence, ingérences : la conflictualité ne se limite déjà plus aux théâtres d’opérations extérieurs. Les infrastructures critiques et les entreprises stratégiques sont directement concernées. Les acteurs de la BITD font eux-mêmes état de la présence régulière de drones à proximité de certains sites industriels. Les armées s’entraînent désormais à protéger leurs installations contre des menaces qui peuvent intervenir très loin du front, dans la profondeur.
La guerre n’est donc plus seulement pensée comme un événement susceptible de se produire ailleurs. Elle devient progressivement un environnement auquel il faut préparer le territoire national. Or, plusieurs décennies de paix sur le territoire national ont installé l’idée que la guerre constituait une exception, géographiquement éloignée, dont la gestion relevait avant tout des militaires et des diplomates. Cette représentation peine aujourd’hui à évoluer au même rythme que la réalité stratégique. Car la préparation à un conflit de haute intensité ne repose pas uniquement sur les forces armées. Elle suppose la mobilisation d’un écosystème beaucoup plus large : industries, opérateurs d’infrastructures critiques, entreprises, collectivités territoriales, services publics et, plus largement, population civile.
Une armée peut gagner des batailles ; soutenir une guerre engage une nation tout entière. La résilience d’un pays dépend donc autant de ses capacités militaires que de sa capacité collective à comprendre les risques, à accepter certaines contraintes et à maintenir ses fonctions essentielles en situation dégradée. C’est précisément ce que traduit l’évolution actuelle des réflexions stratégiques : la frontière entre défense militaire et résilience civile devient de plus en plus poreuse, sans que cette évolution semble encore s’accompagner d’une prise de conscience citoyenne de même ampleur. Le risque serait de voir se constituer deux univers parallèles. D’un côté, une communauté militaire, industrielle, stratégique et diplomatique qui accélère sa préparation, transforme ses doctrines, interroge ses capacités de production et commence à envisager la mobilisation de ressources civiles. De l’autre, une société qui continue légitimement de se préoccuper de ses difficultés immédiates, sans voir venir le « tsumani » qui arrive, pour reprendre la métaphore de l’amiral Vandier.