[SIGNAUX FAIBLES]

[Langue vivante] « Hubris », le retour du tragique dans notre langage politique

Vous l’avez peut-être remarqué : depuis quelques années, le terme grec d’« hubris » (ou hybris) s’est imposé dans les analyses politiques. Un mot ancien, dépourvu d’équivalent exact en français, dont la réapparition dans le débat public dit beaucoup de notre perception actuelle du  politique.

Dans son acception la plus immédiate, l’emploi du mot «hubris» sert à désigner l’attitude de sujets convaincus d’incarner une mission historique ou de pouvoir infléchir le cours du monde par leur seule volonté. 

Le terme est notamment utilisé par la sphère médiatique pour décrire certains dirigeants ou puissants (Kim Jong-un, Vladimir Poutine, Donald Trump, Elon Musk, Peter Thiel…). Il désigne alors une déconnexion vis-à-vis du réel et un excès de confiance dont on sous-entend qu’il est quasi  “pathologique”. Mais il est intéressant d’interroger ce qui se joue au-delà de ce premier niveau de compréhension, dans le choix même de ce concept.

Dans la pensée grecque — et dans l’imaginaire collectif que nous avons reçu en héritage — la notion “hubris” ne renvoie pas seulement à la démesure. Lorsqu’un individu, persuadé de sa propre puissance, franchit la mesure qui organise l’ordre du monde, sa transgression appelle aussi presque toujours une sanction. Les ailes d’Icare fondent, Œdipe accomplit lui-même la prophétie qu’il tente de fuir et Xerxès perd la bataille de Salamine. À travers la némésis, le réel rappelle brutalement ses limites : les décisions deviennent irréversibles, les tensions se multiplient et l’histoire s’emballe soudain.

Ainsi, l’hubris ne sert pas seulement à désigner une accélération de l’histoire provoquée par l’orgueil : elle contient également la promesse d’une chute.

La puissance qui prétend dépasser toutes les règles finit toujours par rencontrer une force plus grande qu’elle : le réel, les institutions, la résistance des peuples ou les contraintes matérielles.

Aussi, lorsque les intellectuels mobilisent aujourd’hui ce concept, au-delà de la dénonciation d’une certaine forme d’arrogance, ils convoquent surtout toute une grammaire tragique du politique, bien plus sombre. Ils nous parlent de l’effondrement d’un ordre tout entier, emporté par la démesure de celui ou de ceux qui prétendaient le dominer.


[Signaux faibles] « Hubris », le retour du tragique dans notre langage politique

[Langue vivante] « Hubris », le retour du tragique dans notre langage politique

Vous l’avez peut-être remarqué : depuis quelques années, le terme grec d’« hubris » (ou hybris) s’est imposé dans les analyses politiques. Un mot ancien, dépourvu d’équivalent exact en français, dont la réapparition dans le débat public dit beaucoup de notre perception actuelle du  politique.

Dans son acception la plus immédiate, l’emploi du mot «hubris» sert à désigner l’attitude de sujets convaincus d’incarner une mission historique ou de pouvoir infléchir le cours du monde par leur seule volonté. 

Le terme est notamment utilisé par la sphère médiatique pour décrire certains dirigeants ou puissants (Kim Jong-un, Vladimir Poutine, Donald Trump, Elon Musk, Peter Thiel…). Il désigne alors une déconnexion vis-à-vis du réel et un excès de confiance dont on sous-entend qu’il est quasi  “pathologique”. Mais il est intéressant d’interroger ce qui se joue au-delà de ce premier niveau de compréhension, dans le choix même de ce concept.

Dans la pensée grecque — et dans l’imaginaire collectif que nous avons reçu en héritage — la notion “hubris” ne renvoie pas seulement à la démesure. Lorsqu’un individu, persuadé de sa propre puissance, franchit la mesure qui organise l’ordre du monde, sa transgression appelle aussi presque toujours une sanction. Les ailes d’Icare fondent, Œdipe accomplit lui-même la prophétie qu’il tente de fuir et Xerxès perd la bataille de Salamine. À travers la némésis, le réel rappelle brutalement ses limites : les décisions deviennent irréversibles, les tensions se multiplient et l’histoire s’emballe soudain.

Ainsi, l’hubris ne sert pas seulement à désigner une accélération de l’histoire provoquée par l’orgueil : elle contient également la promesse d’une chute.

La puissance qui prétend dépasser toutes les règles finit toujours par rencontrer une force plus grande qu’elle : le réel, les institutions, la résistance des peuples ou les contraintes matérielles.

Aussi, lorsque les intellectuels mobilisent aujourd’hui ce concept, au-delà de la dénonciation d’une certaine forme d’arrogance, ils convoquent surtout toute une grammaire tragique du politique, bien plus sombre. Ils nous parlent de l’effondrement d’un ordre tout entier, emporté par la démesure de celui ou de ceux qui prétendaient le dominer.