L’anthropologie des violences faites aux femmes de Pascal Picq
Rédacteur : Emilie Tranchant
Directrice de la publication : Emilie Tranchant
Date de rédaction : 28 Juin 2026
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Comprendre le concept en 1′ chrono
Pourquoi les violences faites aux femmes existent-elles dans toutes les sociétés humaines ? Pourquoi retrouve-t-on, sous des formes diverses, des mécanismes de domination masculine sur tous les continents et à toutes les époques ? Dans Anthropologie des violences faites aux femmes, Pascal Picq répond à ces questions en mobilisant l’anthropologie, la paléoanthropologie, la primatologie, la biologie de l’évolution et l’histoire. Son ambition est de replacer ces violences dans le temps long de l’évolution humaine afin de dépasser les explications uniquement culturelles ou uniquement biologiques.
Le concept central de l’ouvrage est celui de coercition. La violence ne se résume pas aux agressions physiques ou aux féminicides. Elle désigne un continuum de pratiques permettant de contrôler les femmes : contrôle de la sexualité, de la reproduction, des déplacements, des ressources économiques, de la parole ou encore de l’accès au pouvoir. La coercition constitue un système social durable dont les violences physiques représentent l’expression la plus visible.
L’un des apports majeurs de Pascal Picq consiste à montrer que l’être humain constitue une exception anthropologique. Parmi les milliers d’espèces de mammifères, très peu présentent des comportements durables de coercition sexuelle des mâles envers les femelles. Chez Homo sapiens, cette coercition atteint un degré inédit par son extension, sa permanence et son institutionnalisation. L’auteur insiste toutefois sur un point essentiel : il ne s’agit pas d’un déterminisme biologique. Les prédispositions évolutives n’expliquent jamais à elles seules les comportements ; elles sont constamment transformées par les institutions, les cultures et les normes sociales.
Enfin, Pascal Picq déconstruit l’idée d’un progrès continu de la civilisation. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs apparaissent souvent plus coopératives qu’on ne l’a longtemps imaginé. Avec la sédentarisation, la propriété, les hiérarchies politiques, les religions institutionnelles et les États, les mécanismes de domination masculine se renforcent. La modernité porte elle aussi une contradiction : la Révolution française proclame les droits universels de l’homme tout en laissant durablement les femmes à l’écart de la citoyenneté. Les progrès contemporains résultent donc moins d’une évolution naturelle de la civilisation que de conquêtes politiques et sociales.
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La coercition
Concept central de Pascal Picq. La coercition désigne l’ensemble des mécanismes physiques, psychologiques, économiques, juridiques et symboliques qui permettent d’imposer durablement une domination. Les violences physiques n’en constituent que la manifestation la plus visible.
La coopération
L’évolution humaine repose avant tout sur la coopération. Les capacités d’entraide, de transmission et de solidarité expliquent largement le succès évolutif d’Homo sapiens. Pour Pascal Picq, comprendre l’humanité suppose de penser simultanément coopération et coercition.
L’exception anthropologique
Chez l’être humain, les violences masculines envers les femmes atteignent une ampleur sans équivalent parmi les mammifères. Cette singularité constitue une question scientifique majeure et non une justification de ces violences.
Le patriarcat
Organisation historique des sociétés dans laquelle les hommes concentrent l’essentiel des pouvoirs politiques, économiques et symboliques. Le patriarcat apparaît comme l’une des formes historiques de la coercition.
Le féminicide
Le féminicide désigne le meurtre d’une femme en raison de son sexe ou dans un contexte de domination masculine. Il ne s’agit pas d’un homicide ordinaire : il s’inscrit dans un continuum de violences fait de contrôle, de menaces, d’emprise, de violences psychologiques, sexuelles, économiques ou physiques. Le féminicide constitue l’issue la plus extrême d’un système de coercition visant à maintenir ou à rétablir un rapport de domination sur les femmes.
Du point de vue anthropologique, le féminicide est une spécificité humaine. Chez certaines espèces animales, notamment parmi les primates, des mâles peuvent tuer des femelles au cours de conflits, de rivalités ou de tentatives d’accouplement. Toutefois, ces comportements restent ponctuels et ne relèvent pas d’un système organisé de domination fondé sur le sexe. Chez les animaux, la violence répond principalement à des enjeux immédiats de reproduction, de compétition ou d’accès aux ressources.
Chez Homo sapiens, le féminicide prend une tout autre dimension. Il est inscrit dans des organisations sociales, des normes, des rapports de pouvoir et parfois des dispositifs juridiques ou culturels qui peuvent légitimer, tolérer ou invisibiliser les violences envers les femmes. C’est cette articulation entre violence individuelle et système de coercition qui fait du féminicide un objet central de l’anthropologie des violences faites aux femmes.
L’infanticide
L’infanticide désigne la mise à mort d’un nouveau-né ou d’un très jeune enfant. En éthologie, il est observé chez certaines espèces de mammifères, notamment chez plusieurs primates, où des mâles tuent parfois les petits qu’ils n’ont pas engendrés afin de remettre plus rapidement les femelles en capacité de se reproduire. Ce comportement demeure toutefois rare à l’échelle des quelque 4 500 espèces de mammifères recensées.
Chez les humains, l’infanticide existe depuis la Préhistoire mais obéit à des logiques beaucoup plus complexes. Les travaux de Pascal Picq montrent qu’il ne répond pas uniquement à des mécanismes de sélection reproductive. Il peut être lié à des contraintes économiques, à des normes sociales, au contrôle de la filiation, à la préférence pour un sexe, à la guerre ou encore à des systèmes de domination. L’infanticide humain révèle ainsi que les comportements biologiques sont toujours profondément transformés par les institutions, les croyances et les organisations sociales.
Pour Pascal Picq, cette comparaison éclaire une différence fondamentale entre l’être humain et les autres mammifères : si certaines formes de violence existent dans le monde animal, Homo sapiens est la seule espèce capable d’institutionnaliser durablement des systèmes de coercition, où la violence n’est plus seulement un comportement individuel mais devient une organisation sociale et politique.
Connaître l’historique du concept
Les recherches récentes en paléoanthropologie et en primatologie ont profondément renouvelé notre compréhension de l’évolution humaine. Elles montrent que les premiers groupes humains ne peuvent être réduits à une histoire permanente de guerre ou de violence. Les capacités de coopération, de soin et de partage constituent au contraire l’un des principaux moteurs de l’évolution d’Homo sapiens.
Les violences envers les femmes prennent une nouvelle dimension avec la sédentarisation, l’apparition de la propriété privée, le contrôle de la filiation, la concentration des richesses et la constitution des États. Les sociétés hiérarchisées développent progressivement des systèmes de coercition plus élaborés. Les mouvements féministes, puis #MeToo, rendent aujourd’hui visibles ces continuités historiques et montrent que les violences ne relèvent pas uniquement d’actes individuels mais de rapports sociaux durablement installés.
Se situer dans le débat autour du concept
Les partisans
Pascal Picq défend une approche résolument interdisciplinaire. L’évolution biologique, les institutions, l’histoire, la culture et les rapports de pouvoir interagissent en permanence. Les violences faites aux femmes ne peuvent être comprises qu’en articulant ces différents niveaux d’analyse. Cette perspective permet d’éviter aussi bien le déterminisme biologique que le relativisme culturel.
Les opposants
Certains auteurs craignent que l’appel à la théorie de l’évolution conduise à naturaliser les violences masculines. D’autres privilégient des explications exclusivement culturelles ou politiques. Pascal Picq répond que reconnaître des héritages évolutifs ne revient jamais à les considérer comme inévitables : l’histoire montre précisément que les sociétés peuvent transformer profondément les comportements humains.
Percevoir l’actualité et l’usage du concept
L’ouvrage éclaire les débats contemporains sur les violences sexuelles, les féminicides, les politiques d’égalité ou les transformations des masculinités. Il montre que #MeToo ne constitue pas seulement un mouvement social ; il représente un changement de paradigme en révélant des systèmes de coercition longtemps invisibles. Cette lecture anthropologique rappelle également que les violences faites aux femmes ne concernent pas certaines cultures mais l’ensemble de l’humanité, même si leur intensité varie fortement selon les contextes politiques, juridiques et sociaux.
Les chiffres clés
-Les violences physiques ne représentent que la partie visible d’un continuum de coercition qui comprend également les violences sexuelles, psychologiques, économiques, sociales et symboliques.
-Les hommes sont responsables d’environ 90 à 95 % des homicides dans le monde.
-Les femmes sont les principales victimes des violences commises dans la sphère conjugale et familiale.
-Sur près de 4 500 espèces de mammifères, seules une quarantaine présentent des comportements de coercition ou de violence durable des mâles envers les femelles. Homo sapiens constitue un cas exceptionnel par l’ampleur et l’institutionnalisation de ces violences.
-Les violences faites aux femmes sont observées dans toutes les cultures connues, indépendamment des religions, des systèmes politiques ou du niveau de développement.
Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de femmes sont tuées par leur partenaire ou un membre de leur famille. Certaines années où les conflits armés internationaux sont moins meurtriers, le nombre de féminicides est du même ordre de grandeur que celui des victimes des principaux conflits armés, faisant des violences faites aux femmes un enjeu mondial de sécurité humaine.
Approfondir : les références clés et liens utiles sur cette thématique
* Pascal Picq, Anthropologie des violences faites aux femmes.
* Marylène Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre.
* Pierre Bourdieu, La Domination masculine.
* Sarah Blaffer Hrdy, Mothers and Others.
* Frans de Waal, Le Bonobo, Dieu et nous.
* Steven Pinker, La Part d’ange en nous.
* ONU Femmes et l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), pour les données mondiales sur les féminicides.
Se projeter
Pourquoi et/ou comment avoir recours à ce concept ?
L’apport de Pascal Picq est de proposer une lecture anthropologique globale des violences faites aux femmes. En faisant de la coercition le concept central de son analyse, il montre que les violences ne relèvent pas d’une succession de faits divers mais d’un système historique de contrôle des femmes, construit au croisement de l’évolution biologique, des institutions et des rapports sociaux. Cette approche offre une grille de lecture particulièrement utile pour les politiques publiques, les entreprises et les organisations : prévenir les violences suppose d’agir non seulement sur les comportements individuels, mais aussi sur les normes, les structures de pouvoir et les dispositifs qui entretiennent ou réduisent les mécanismes de coercition. Elle invite enfin à replacer l’égalité entre les femmes et les hommes parmi les grandes transformations anthropologiques de notre temps.
