[FICHE]

[FICHE] La diplomatie du vivant de Baptiste Morizot

Rédacteur : Myriam Skaf 
Directrice de la publication : Emilie Tranchant    
Date de rédaction : 2 Juin 2026    
Recours à l’IA

Comprendre le concept en 1′ chrono

Le concept de « diplomatie du vivant », développé notamment par Baptiste Morizot dans Manières d’être vivant, prend pour point de départ un diagnostic critique : les sociétés modernes ont construit leur rapport au vivant sur un modèle de séparation et de domination. La nature est pensée comme un ensemble de ressources passives, extérieures à l’humanité, ce qui conduit à une crise écologique profonde marquée par l’effondrement de la biodiversité et le dérèglement des équilibres écologiques.
Face à ce constat, la diplomatie du vivant propose de reconfigurer notre rapport aux autres formes de vie en les considérant comme des agents avec lesquels il est possible d’entrer en relation. Le concept repose sur l’idée que les humains cohabitent avec une multiplicité d’êtres vivants dotés de leurs propres logiques d’existence. Il s’agit dès lors d’apprendre à composer avec ces altérités plutôt que de chercher à les maîtriser intégralement.

La portée normative du concept consiste à substituer à une logique de gestion ou d’exploitation une logique de négociation et d’attention. La « diplomatie » n’implique pas une symétrie stricte entre humains et non-humains, mais une capacité à reconnaître des intérêts divergents, à interpréter des signes, et à ajuster ses pratiques en conséquence. Elle suppose un déplacement des catégories politiques classiques vers une prise en compte élargie du vivant.

Ce déplacement théorique s’inscrit dans le prolongement des approches post-anthropocentriques et écologiques contemporaines. Il rompt avec l’héritage naturaliste moderne en réintroduisant une continuité entre humains et non-humains, tout en mobilisant une méthode attentive aux relations concrètes —notamment l’enquête de terrain, l’éthologie et la philosophie pragmatique —pour penser les conditions d’une cohabitation soutenable.


Identifier le champ conceptuel connexe au concept de diplomatie du vivant


Le concept d’anthropocentrisme désigne une vision du monde plaçant l’humain au centre et comme mesure de toute chose. La diplomatie du vivant s’en démarque en proposant un élargissement du cercle des considérations morales et politiques.

La notion de multispécisme renvoie à la reconnaissance de la pluralité des espèces comme acteurs d’un même monde partagé. Elle implique de penser les interactions entre espèces comme des relations structurantes et non comme de simples contraintes.

L’agentivité du vivant désigne la capacité des êtres vivants à agir, à réagir et à influencer leur environnement. Elle constitue un fondement de la possibilité même d’une « diplomatie ». Le concept de cohabitation écologique renvoie à l’idée que les humains doivent apprendre à habiter un territoire avec d’autres formes de vie, en tenant compte de leurs besoins et de leurs
dynamiques propres.

La notion d’écologie relationnelle insiste sur les interdépendances entre les êtres vivants. Elle déplace l’analyse des entités vers les relations qui les constituent.

Connaître l’historique du concept de diplomatie du vivant


La diplomatie du vivant émerge dans le contexte contemporain de la crise écologique globale, caractérisée par ce que certains désignent comme l’Anthropocène. L’intensification des impacts humains sur les écosystèmes conduit à une remise en question des cadres classiques de la modernité, fondés sur la séparation entre nature et culture.

Ce concept s’inscrit également dans un renouvellement des sciences du vivant et des sciences sociales, marqué par l’attention croissante portée aux interactions entre espèces, à l’éthologie et aux savoirs situés. Il répond à la nécessité de penser de nouvelles formes de coexistence dans un monde où les frontières entre humains et non-humains apparaissent de plus en plus poreuses.

Se situer dans le débat autour du concept de diplomatie du vivant


Les partisans
Des auteurs comme Bruno Latour(Où atterrir ?, 2017), Philippe Descola (Par-delà nature et culture, 2005) ou Donna Haraway (Staying with the Trouble, 2016) participent à ce déplacement en remettant en cause le dualisme nature/culture et en proposant d’élargir le champ du politique aux non-humains. Dans le contexte climatique actuel, ces approches trouvent un écho croissant dans les politiques publiques, les institutions internationales et les pratiques territoriales, qui cherchent à intégrer les interdépendances écologiques dans la prise de décision.


Les opposants
Les critiques se structurent en partie autour du contexte même de l’urgence climatique. Certains courants, notamment technoscientifiques ou écomodernistes, estiment que la priorité doit être donnée à des solutions rapides et à grande échelle (innovation technologique, ingénierie climatique), et voient dans la diplomatie du vivant une approche trop lente ou difficilement opérationnelle face à l’accélération des crises. D’autres critiques, plus philosophiques, contestent l’extension des catégories politiques aux non-humains, y voyant un risque de dilution de la responsabilité humaine ou une confusion conceptuelle. Enfin, certains auteurs soulignent que ces approches peuvent entrer en tension avec des impératifs économiques ou géopolitiques, notamment dans un contexte de compétition pour les ressources accentué par le changement climatique.

Percevoir l’actualité et l’usage du concept de diplomatie du vivant

La diplomatie du vivant trouve aujourd’hui des applications concrètes dans les politiques de gestion de la biodiversité, les stratégies de réensauvagement ou encore les pratiques agricoles régénératives. Elle invite à concevoir des dispositifs capables d’intégrer les dynamiques du vivant plutôt que de les contraindre.

Approfondir : les références clés et liens utiles autour de cette thématique

– Morizot, B. (2020). Manières d’être vivant. Actes Sud.
– Morizot, B. (2016). Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Wildproject.
– Descola, P. (2005). Par-delà nature et culture. Gallimard.
– Latour, B. (2017). Où atterrir ?. La Découverte.
– Haraway, D. (2016). Staying with the Trouble. Duke University Press.


Se projeter   

Pourquoi et/ou comment avoir recours à ce concept ?  

Mobiliser la diplomatie du vivant permet de transformer en profondeur les cadres d’analyse et de décision dans des contextes marqués par des enjeux écologiques. Elle conduit à identifier les interdépendances entre acteurs humains et non-humains, à anticiper les effets indirects des actions et à concevoir des stratégies fondées sur la cohabitation plutôt que sur la domination.

Dans des activités de conseil, d’aménagement ou de gouvernance, ce concept offre un levier pour intégrer des dimensions souvent invisibilisées —dynamiques écologiques, temporalités du vivant, interactions interspécifiques —et ainsi produire des décisions plus robustes. Il permet également de renouveler la compréhension des conflits environnementaux, en les analysant comme des tensions entre modes d’habiter le monde, dans un contexte où la crise climatique intensifie la
concurrence des usages et rend indispensable l’élaboration de formes de coexistence négociées.