Bobbio et Melé ne cherchent pas à dire si la participation est “bonne” ou “mauvaise”. Ils montrent que la littérature oppose souvent participation et conflit de manière caricaturale, alors que la réalité est beaucoup plus complexe.
Leur point de départ est un paradoxe. La participation institutionnelle est accusée, selon les auteurs, de deux choses exactement inverses : pour certains, elle sert à étouffer les conflits, à neutraliser les oppositions et à légitimer des décisions déjà prises ; pour d’autres, elle favorise au contraire l’expression des désaccords et peut même renforcer les mobilisations. Cette contradiction conduit les auteurs à poser une question simple : que font réellement les dispositifs de participation aux conflits, et que font les conflits aux dispositifs de participation ?
L’une des idées fortes du texte est que le conflit n’est pas nécessairement un échec de la participation. Il peut être une étape normale de la vie démocratique. Les auteurs s’appuient notamment sur les travaux de la démocratie agonistique pour rappeler qu’une société sans conflit n’est pas forcément une société plus démocratique. Le désaccord est souvent le révélateur d’intérêts, de valeurs ou de visions du monde divergents qu’il est nécessaire de rendre visibles.
Mais ils prennent également leurs distances avec cette approche. Ils critiquent l’idée selon laquelle le conflit serait toujours souhaitable ou devrait systématiquement être entretenu. Tous les conflits ne se valent pas, tous ne sont pas porteurs d’émancipation, et beaucoup peuvent évoluer, se transformer ou trouver des formes de résolution créatives. Ils s’appuient ici sur les approches pragmatistes de la négociation, selon lesquelles le dialogue peut permettre de dépasser certaines oppositions sans nier les désaccords de fond.
Leur thèse principale est probablement celle-ci : il n’existe pas de relation mécanique entre participation et conflit.
Une procédure participative peut :
- réduire un conflit ;
- le faire émerger ;
- le transformer ;
- le déplacer ;
- ne produire absolument aucun effet.
Inversement, un conflit peut :
- conduire à la création d’espaces de participation ;
- améliorer la qualité des débats ;
- enrichir la décision publique ;
- ou conduire à une impasse.
Tout dépend du contexte, des acteurs, du dispositif retenu, du type de projet et des rapports de force.
Les auteurs insistent également sur un point souvent oublié : la participation n’est pas seulement un outil de recherche du consensus. Elle peut avoir pour fonction de clarifier les désaccords, de rendre visibles les intérêts en présence, de permettre aux opposants d’accéder à l’information, de modifier un projet ou encore d’ouvrir un espace de négociation. Son succès ne se mesure donc pas uniquement à la disparition du conflit.
Ils montrent que les conflits peuvent eux-mêmes enrichir les dispositifs participatifs. Les groupes mobilisés apportent des connaissances, des contre-expertises, des arguments et des expériences qui n’auraient pas émergé autrement. Dans certains cas, c’est précisément parce qu’un conflit existe que la participation devient utile et produit des effets. Le conflit n’est donc pas nécessairement l’ennemi de la participation ; il peut en être le moteur.
La conclusion de l’article est nuancée. Les auteurs estiment qu’il ne faut ni chercher à supprimer systématiquement les conflits, ni les idéaliser. La véritable question n’est pas de savoir s’il y a conflit, mais comment il est traité. Un conflit peut être ignoré, réprimé, instrumentalisé, mais il peut aussi être reconnu, mis en débat et parfois transformé grâce à des dispositifs participatifs adaptés. Ce qui importe est moins l’existence du conflit que la qualité des processus mis en œuvre pour permettre aux différents acteurs d’exprimer leurs positions, de se comprendre et, lorsque cela est possible, de construire des solutions plus acceptables.
A retenir :
La participation n’a pas pour vocation de supprimer les conflits ; elle offre un cadre dans lequel ils peuvent être exprimés, transformés et parfois dépasser, sans que leur existence soit considérée comme un échec de l’action publique.